Jean Baechler
www.contre-feux.comAu lendemain d'élections européennes peu suivies par les populations, peut-on envisager les futurs possibles de l'Europe ? Sa construction politique pourra-t-elle aboutir à l'émergence d'une politie, ou restera-t-elle dans une position intermédiaire ?
Bien entendu, j'ignore tout de l'avenir de l'Europe, car l'avenir en général m'échappe comme à tout le monde. La seule procédure accessible consiste à définir un champ des possibles et à peser les probabilités d'effectuation de chacun d’eux. Elle est d'une application simple et efficace à la construction européenne en cours depuis plus de cinquante ans.
A la question : "à quoi devrait aboutir logiquement la construction ?", la seule réponse raisonnable doit être : "à la mise en place d'une politie". Une politie est un groupe humain, défini par le fait que, vers l'intérieur, il définit un espace de pacification tendancielle par la loi et le droit, et que, vers l'extérieur, mis en contact avec d'autres polities, il définit un espace de guerre virtuelle sur une transpolitie.
L'Europe pourra-t-elle se transformer en politie ?
L'Union Européenne, au point où elle est rendue aujourd'hui, présente ce caractère remarquable de ne correspondre ni à une politie ni une non-politie, mais de se situer en position intermédiaire. D'un côté, la construction politique a progressé jusqu'au point où l'Europe a tout d'un espace de pacification tendancielle par la loi et le droit européen. De l'autre, elle n'est pas déjà parvenue au point où l'Union pourrait agir comme un acteur collectifsur un espace extérieur devenu planétaire au XXe siècle. L'Europe est une quasi-politie.
La question de l'avenir de l'Europe se réduit, dès lors, à une alternative unique : "l'Union se transformera-t-elle en politie ou non ?". Une réponse négative signifierait improbablement un retour en arrière, vers la situation de dispersion politique qui a coûté aux Européens d'innombrables conflits armés, jusqu'au paroxysme de la Seconde Guerre de Trente Ans, de 1914 à 1945.
Par contre, elle signalerait l'impuissance des Européens à participer en tant que sujets à l'histoire planétaire. Elle continuera à dérouler son cours imprévisible par l'entremise d'un système de jeu, dont les joueurs décisifs ont toutes chances de devoir être les États-Unis, la Chine, l'Inde, la Russie, le Brésil, et non l'Europe. La raison en est simple. Pour pouvoir agir en acteur collectif, tout groupe humain doit réussir la conversion des intentionnalités individuelles en une intentionnalité collective, par laquelle des individus mettent leur sensibilité, leur intelligence et leur volonté au service d'objectifs communs. Elle exige des dispositifs et des procédures permettant de surmonter les divergences d'intérêts et d'opinions, de manière à pouvoir décider et agir.
Une politie n’a de réalité qu’à partir du moment où ses dispositifs et ces procédures sont en place et acceptés. L'Union Européenne n'est pas une politie en ce sens, mais une alliance étroite de polities, ce qui a pour conséquence qu'elle ne peut décider que par consensus et agir que si le consensus est incessamment reconduit, ce qui est impossible.
La question posée aux Européens
La question adressée aux Européens sur l'avenir de l'Europe en est rendue lumineuse : "voulez-vous maîtriser ou subir votre avenir ?". Posée en ces termes, la réponse ne devrait pas être douteuse, car qui choisirait délibérément de devenir un objet de l'histoire plutôt qu'un sujet ? Malheureusement, le saut conceptuel, qualitatif et pratique d'un état de quasi-politie à une politie instituée est traversé de tellement d'obstacles, que l'on peut difficilement assurer qu'il sera effectué.
D'un côté, l'idée en est si évidente et raisonnable, qu'elle n'a aucune chance de soulever la passion des peuples, d'autant moins que la quasi-politie leur garantit à peu près tous les bénéfices d'une politie constituée, en termes de paix, de prospérité et de sociabilité. D'un autre côté, des opinions peuvent mobiliser des passions contre l'achèvement politique de la construction, soit qu'elles se réclament des polities et des nations issues d'une histoire européenne révolue, soit qu'elles s'opposent au tour qu’ont pris les choses depuis cinquante ans.
L'impossibilité de renoncer à une souveraineté acquise
D'autre part, les développements réalisés ont naturellement distribué au niveau européen des positions, dont les titulaires peuvent craindre qu'elles seraient menacées par de nouveaux progrès. Mais l'obstacle décisif et le plus insurmontable est l'impossibilité où se trouvent des acteurs humains de renoncer à une souveraineté acquise et pratiquée au bénéfice d'une souveraineté supérieure. Il n'y a aucun exemple historique de fondation délibérée d'une politie ni aucun précédent à la construction européenne. Seule la construction politique helvétique peut servir d’exemple. Il enseigne que, pour sauter le pas, il a fallu aux Suisses subir une guerre civile en 1847.
En s'inspirant du seul précédent disponible et compte tenu des obstacles, la prédiction la plus raisonnable sur l'avenir de l'Europe paraît devoir être qu'il dépend de la survenue impondérable d'une crise, intérieure et/ou extérieure, assez grave pour que les passions se réveillent et rallient la seule issue rationnelle, à savoir une Fédération Européenne constituée en politie.
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